Pascal raconte :

Acte XIX Paris 14h. Comme lors de nombreux samedis, je retrouve des camarades gilets-jaunes place de la République. Ce jour-là, les mines sont plus tendues car nous savons que les militaires ont été mobilisés pour mater le mouvement social, mais dans les regards il y a toujours autant de détermination, si ce n’est plus. Nous sommes nombreux à parler de la femme âgée de 73ans qui, le matin à Nice, a été évacuée violemment par les CRS et s’est retrouvée à l’hôpital le visage en sang. Elle a eu une fracture du crâne. Comme elle, nous sommes ici pour défendre le droit de manifester. Nous sommes inquiets par les mesures ultra répressives prises par le gouvernement en début de semaine, et qui visent toujours et encore à restreindre nos libertés fondamentales. « Je me battrai jusqu’au bout ! Je ne veux pas vivre en dictature » crie Jeanine. Avec son mari, elle vient tous les samedis. Elle habite un petit village du nord près de la frontière belge. « J’ai 62 ans, j’en ai vu des vertes et des pas mûres. Ma mère a connu l’occupation allemande. Pas question pour moi de courber l’échine, je préfère encore crever sous les matraques ! ». On sent dans ses yeux bleus qui brillent comme des flammes qu’elle ne blague pas du tout. Pierre, un chauffeur de bus RATP, attrape la balle au bond : « Avec le nouveau préfet de police qui s’appelle Lallement, les gilets-jaunes vont porter une étoile jaune… J’ai entendu dire qu’il envisage de réquisitionner des stades pour pour y parquer les masses de gilets-jaunes qui ont été interpellés… » « Un nouvel Vel d’Hiv ? » s’indigne Jeanine. Fantasme ou réalité, il est certain que le nombre d’interpellés est de plus en plus important et que les commissariats n’y suffisent plus. Rien que pour se samedi 23, il y aura eu 8500 contrôles préventifs selon les chiffres du ministère de l’intérieur, sans compter évidemment les gardes à vue pour soit-disant « violences ou dégradations ». « Il n’y a pas de risque ici », réplique Jacques, un agriculteur de Chambéry, « la mobilisation a été déclarée ».

Bref, les esprits sont échauffés par l’arsenal répressif sans précédent. La honte d’un président qui faisait du ski pendant que Paris brûlait est aussi dans toutes les bouches : « indigne, irresponsable, à vomir, dégoûtant ! », les épithètes pleuvent comme des flèches. « On en a marre de cette vermine ! Il va finir comme Ceaucescu : dix balles dans la peau ! » s’écrient Pierre et Jeanine. Ce n’est pas la première fois que j’entends ce parallèle entre Macron et l’ancien dictateur de Roumanie, en effet mitraillé contre un mur après une insurrection populaire. Mais alors que j’écoute les uns et les autres, je vois s’avancer une jeune femme, la silhouette frêle et le visage intimidé. Elle n’a vraiment pas l’air bien. Son regard est traumatisé. On voit bien qu’elle est des nôtres, qu’elle cherche à s’intégrer à notre groupe, mais avec hésitation. Elle ne porte pas de gilet-jaune, mais un ciré de couleur jaune. Intrigué, je fais quelques pas pour l’accueillir. En entendant mes mots, elle se met à pleurer, puis me raconte son histoire : « Désolée, je suis en état de choc. Samedi dernier j’étais sur les Champs Elysées avec mon ami. J’étais venue avec des gilets-jaunes de l’Essonne, j’habite à Juvisy. Rapidement, vers 11h du matin, on a été évacué par les CRS à coup de gaz lacrymo vers le bas de l’avenue. C’était une ambiance de guerre. Impossible de s’échapper par les rues adjacentes. Alors on a couru vers la Concorde. Mais là aussi on était coincé : des barrages de flics nous empêchaient d’aller vers le Louvre ou Orsay. On était nassé ! Et là, pour la première fois de ma vie, j’ai été atteinte par un gaz spécial. J’en ai fait des manifs, je sais de quoi je parle…Une grenade est tombée à mes pieds et j’ai été recouverte d’une poudre grise. Immédiatement j’ai suffoqué, je ne pouvais plus respirer, mais plus grave, je ne tenais plus sur mes jambes, tout mon corps tremblait, je n’avais plus de coordination dans mes mouvements. Je suis tombée comme un légume. Tous les gens autour de moi tombaient aussi. Nos membres étaient tout flasques ». Interpellé par son récit, je lui fait préciser les choses : « mais quelle différence avec les gaz lacrymo ? ». Et elle de me répondre : « C’est un gaz innervant, ça touche le système nerveux ! Dès que je l’ai respiré, je me suis mise à chialer, j’ai été prise de panique, je n’avais plus aucun contrôle sur mes réactions psychologiques. J’avais peur de tout et de tout le monde. Les flics me terrorisaient, et même mon copain me faisait flipper…Le médecin de l’hôpital qui m’a soignée m’a confirmé que c’était un gaz toxique qu’on utilise par temps de guerre et qui a des conséquences psychologiques ; il paralyse le système nerveux, émotionnellement on n’est plus maître de soi. Je ne pouvais même plus contrôler mon envie de faire pipi ! Pendant plusieurs jours je faisais sur moi, j’étais devenue incontinente comme une vieille de 80 ans ».

La jeune femme qui est en train de me parler a trente cinq ans. Elle s’appelle Lucie et est aide-soignante dans une clinique. Ce qu’elle me raconte est effarant mais bien authentique. Une journaliste du Québec, tout aussi éberluée que moi, s’approche et enregistre son témoignage. Lucie poursuit d’une voix tremblante, en fumant une petite cigarette roulée : « le pire pour moi, c’est que je me suis mise à avoir peur des gilets jaunes eux-mêmes ! Là je reviens vers vous, mais je suis encore complètement flippée ! Impossible d’aller manifester. Mes camarades de Juvisy qui ont aussi été touchés par ce gaz ne sont pas venus aujourd’hui. Peut-être qu’ils ne reviendront jamais. Ce gaz te fout une trouille d’enfer ! Le psychiatre de l’hosto l’a constaté. Et puis j’ai craché du sang pendant cinq jours ; j’avais les poumons en feu ! Les infirmiers radiologues n’avaient jamais vu ça ! »

Éprouvée par son récit, Lucie s’arrête. Elle va s’asseoir sur la bordure en pierre au pied de la statue de la Marianne de la république. Ce qu’elle vient de raconter fait mal, très mal. Je me dis que l’opinion publique la plus large possible doit savoir le mal que l’on fait au peuple, aux petites gens dont on ne parle jamais à la télé ou sur les radios. J’ai conseillé à Lucie de déposer plainte, mais elle trop apeurée, trop tétanisée, et c’est bien le but de ces gaz que de bloquer les défenses immunitaires. Des gaz de combat pour temps de paix. Avoir la paix avec la masse silencieuse et invisible des petites gens à qui l’on ne tendra jamais un micro, des petites gens qui n’ont jamais eu droit au chapitre et qui ne l’auront jamais. Sur les médias officiels, on les traite « d’extrémistes, d’enragés, de casseurs » tandis que la voix présidentielle parle « d’émeutiers qu’il faut châtier avec la plus grande sévérité ».

Je souhaite que le témoignage de Lucie soit entendu par le plus grand nombre possible de Français. Jamais on ne parlera d’elle et de ses camarades gilets-jaunes aux heures d’antenne. L’opinion publique doit savoir le mal que l’on fait au peuple en son nom.

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