« La gauche classique est une étoile morte. L’idéologie de gauche classique ne permet pas de penser le réel tel qu’il est. » Emmanuel Macron, 2013.

Cette citation de Macron date de 2013, alors qu’il n’est « que » secrétaire général adjoint au cabinet de Hollande, qui est le Président de la République de l’époque. Ce qui nous intéresse ici, c’est que la pensée politique et philosophique macronienne – donc sa vision politique du monde – y est finement condensée.

Il apparaît nécessaire de faire une petite piqûre de rappel historique et politique. Car Macron effectue ici une opposition entre ce qu’il appelle « la gauche classique » se basant sur la lutte des classes, et ce qui serait à ses yeux « la gauche moderne », n’ayant plus cette base idéologique comme fondement. Nous verrons par la suite en quoi la question du réel est en lien avec l’idéologie politique : en effet, penser le réel revient à tenter de comprendre son fonctionnement pour ensuite le modifier (volonté et action politique) selon son idéal de société ; la question déterminante sera donc : quel est notre idéal de société ? Et en quoi l’idéal de la gauche que Macron appelle « classique » est-il mort ?

Mais qu’est-ce que donc que « la gauche classique », celle dont la base de fondement est la lutte des classes ? Car c’est bien elle que vise Macron.

Nous n’allons pas ici faire un mémoire d’histoire ni de philosophie, mais il semble important de rappeler que le socialisme a une très longue histoire, non seulement philosophique du point de vue des idées, mais inévitablement historique, avec des événements marquant son développement (histoire des émeutes, soulèvements et révoltes populaires, Révolution de 1789, Commune de Paris…).

Pour faire vite, la lutte des classes est une théorie politique que Marx ne créé pas mais plutôt découvre, ou plus précisément révèle, car se révélant à lui d’après ses recherches économiques, historiques, politiques et philosophiques. Car comme il le disait lui-même, il n’a absolument rien inventé. Et c’est ce qu’il soumet à la démonstration dans tous ses écrits.

C’est en étudiant la pensée philosophique et économique des grands penseurs qui le précèdent (Baboeuf, Saint Simon, Fourier, Feuerbach mais aussi Epicure, Démocrite, Lucrèce, ou encore Rousseau, Smith, Ricardo, Hegel, Kant…) qu’il approfondit la connaissance du fonctionnement économique, politique et social de toutes les sociétés jusqu’à la nôtre, la société moderne capitaliste.

Dans son œuvre majeure, Le Capital, il dissèque l’histoire et le fonctionnement du système capitaliste, donc du « réel ». Dans les chapitres 24 et 25, portant sur l’Expropriation originelle par le feu et par le sang*, il explique ce qui fonda l’accumulation primitive du capital : la violence – asservissement, crime, pillage, rapacité, incendies, vol, trahison, corruption, meurtre, infamie, répression – ou longue kyrielle d’actes d’atrocités et de souffrances endurées par le peuple accompagnant l’expropriation violente du peuple.

Il n’est pas question ici de rentrer plus avant dans la théorie économique, politique et philosophique de Marx, ni de l’histoire des régimes se prétendant marxistes, pour beaucoup des dictatures, commettant des crimes horribles, déformant et trahissant au plus haut point ses idées. Le mieux pour chacun est de se faire ses propres idées en lisant directement les textes de Marx.

La seule chose que je dirais de mes propres lectures, c’est que Marx n’a jamais voulu que sa pensée soit figée dans le marbre, comme une bible. Au contraire, sa philosophie revendique de se nourrir perpétuellement de science, de recherche, bref de toute connaissance rationnelle et scientifique du réel pour se remettre constamment en question, pour toujours mettre en pratique de manière concrète l’idéal d’une société la plus juste et équitable possible. C’est ce qu’il appela le socialisme scientifique, basé sur la rationalité scientifique et technologique comme outil de développement sociétal et social, dans l’intérêt général.

Et ce qu’il importe de différencier, c’est qu’entre la « gauche classique » et la « gauche moderne » se joue l’enjeu de sortie du capitalisme : la première de tradition marxiste lutte pour en sortir, la seconde, dont l’autre nom est la sociale démocratie, ne remet pas en question le système capitaliste, mais cherche à l’aménager par de pseudo-réformes progressistes qui ne sont que des miettes achetant la paix sociale, et qui fonctionnent de manière temporaire (hausse des salaires etc…).

La philosophie de Karl Marx, comme toute philosophie, repose sur une description du réel et propose une image de ce que devrait être la société idéale de son point de vue. Quel est cet idéal marxiste ?

Une société sans dominant ni dominé, sans violence dans les rapports sociaux, sans domination économique, politique, physique et psychologique ; une société sans Etat car l’Etat assure la domination d’une classe sur une autre – c’est son job et c’est ce qui le fonde : la puissance d’Etat et les forces de l’ordre défendent uniquement le pouvoir en place.
Une société où de manière universelle, chacun a droit à une vie digne, à chacun selon ses besoins, donc équitable et juste. Une société reposant sur l’entraide, la solidarité entre tous ses membres, sans qu’aucune frontière ne soit fermée : une seule société, celle de l’espèce humaine mondiale.

En plus de son analyse du capitalisme, Karl Marx va militer physiquement pour l’établissement réel d’un monde meilleur, et va proposer un mode d’action pour un changement radical de société : face à la domination économique, politique et même psychologique de la classe dominante capitaliste, il en vient à penser que la seule solution possible pour la renverser, c’est d’unir les forces de la classe exploitée mondiale, le prolétariat.

C’est son fameux appel historique introduisant la création du Parti Communiste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». La méthode d’action de Karl Marx encourage la prise du pouvoir d’Etat par les classes populaires, pour le transformer – de manière temporaire et transitoire – en Etat au service du peuple. C’est ce qu’il appelle « la dictature du prolétariat ». Après la dictature de la classe capitaliste de plusieurs siècles, place à celle des dominés, pour effectuer un renversement de tout le fonctionnement de la société, sur de nouvelles bases pour le peuple et par le peuple.

Que la méthode d’action de Marx soit à discuter, à renouveler en nous l’appropriant, semble nécessaire. Discuter aussi des derniers développements de la société capitaliste qu’il n’avait peut-être pas envisagé, pour affiner son analyse et l’actualiser reste pertinent.

Mais sur le fond, c’est-à-dire sur les rapports de classe, on peut difficilement lui donner tort. Car au travers de la répression du mouvement des gilets jaunes, que pouvons-nous voir ? S’il y a littéralement une chose qui nous crève les yeux, c’est bien que la police d’Etat – encore hier, lors de l’Acte XXII à Toulouse – nous matraque et nous gaze pour assurer le maintien de l’ordre établit ; à savoir, le pouvoir en place, détenu par la classe capitaliste, qui nous exploite et nous affame.

Notre réel, nous le percevons bien et nous le comprenons bien, avec ou sans théorie marxiste. Ce que nous vivons au quotidien éclaire notre conscience : nos conditions sociales d’existence détermine notre conscience écrivait Marx.

Or ce réel-là, nous voulons le changer, et de manière radicale. Et en cela, nous sommes anticapitalistes. Nous le disons haut et fort. Et c’est bien cela qui les font trembler de terreur. Les gilets jaunes ouvrent une nouvelle page révolutionnaire de l’histoire du peuple français se soulevant contre la classe capitaliste.
C’est cela dont parlait Macron, en tentant de miner la volonté révolutionnaire de sortir du système capitaliste – comme si celui-ci était la fin de l’histoire du développement des sociétés humaines, l’ultime organisation politique économique et sociale humaine.

Donc fais-toi une raison Manu, car en réalité l’histoire ne fait que commencer. Nous avons la force de notre classe, et nous nous battons pour l’honneur de notre classe : c’est même notre mot d’ordre, Force et Honneur. Et nous avons la détermination révolutionnaire de notre classe car ON LACHERA RIEN.

* L’Expropriation originelle, par le feu et par le sang – chapitres 24 et 25 du Capital, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, éditions Les Nuits Rouges, 8 euros.

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