Intervention Réseau-salariat :

Bonjour,

Nous vous proposons la mise en place d’un chantier : créer une nouvelle branche de la Sécurité sociale, la Sécurité Sociale de l’Alimentation (ou SSA).

 En 10 ans, le nombre de familles dépendantes de l’aide alimentaire a doublé, atteignant aujourd’hui plus de 5 millions.

C’est la double peine : non seulement tu peux juste survivre et non vivre mais, en plus, la malbouffe , c’est pour toi, tu n’as que le choix du low-cost, nuisible à ta santé et à ton environnement.

Le droit à l’alimentation est, comme le droit à la santé, un droit essentiel pour une vie digne. Et cette « vie digne » concerne évidemment tous les travailleurs de la filière, producteurs et consommateurs.

 « Les propriétaires du capital nous dépossèdent de la maîtrise du travail – ce qui est produit, comment, où, par qui, pour quoi – ce qui nous ampute de l’essentiel de nous-mêmes et nous réduit à être des mineurs économiques.

Ce sont les travailleurs qui doivent décider de la production, de toute la production, quelle que soit la taille de l’entreprise. Et donc décider de l’investissement et être propriétaires de l’outil. » ( Bernard Friot in Emanciper le travail, 2014)

 Ingénieurs Sans Frontières ( ISF), Réseau-salariat et d’autres réfléchissent sur l’idée de réserver un budget de 150 € par mois et par personne, uniquement consacré à des produits de qualité, sains et locaux.

Ces produits ne pourraient s’acheter que dans des magasins conventionnés ( sur le modèle des médecins conventionnés) qui répondraient aux exigences d’une charte précise dont les critères seraient élaborés par les citoyens-nes au niveau local pour chaque caisse de Sécurité sociale alimentaire.

On peut penser également à un encadrement, au niveau national pour les limites de prix et pour des produits importés ( bananes, agrumes, thé, café) en fonction de critères comme ceux du commerce équitable …

Cette branche de la Sécu pourrait être alimentée par des cotisations sociales à taux progressifs selon les revenus.

120 milliards d’euros à l’échelle de la France, c’est moitié moins que l’assurance maladie , ça paraît tout-à-fait réalisable …

 « De la production à la distribution, en passant par la transformation des produits alimentaires, tous les professionnels-les devront, pour être conventionnés, se fournir ( achats des intrants ou semences) auprès d’acteurs-trices eux-mêmes conventionnés-es. Enfin, des critères de production liés à des enjeux nationaux ou supra-nationaux, comme le climat ou la biodiversité, seraient établis au niveau national, par une fédération des Caisses de Sécurité sociale alimentaire et l’Etat » ( ISF) , comme, par exemple, l’absence d’OGM ou de pesticides.

L’alimentation doit sortir d’une logique de marché, au même titre que la santé, qui, on le sait de mieux en mieux, lui est intimement lié .

De nombreuses pistes sont à explorer, à travailler, à préciser pour que la société se réapproprie à terme son alimentation.

Par exemple, on peut imaginer que les coûts de transition vers ce système de SSA soient , en partie, assurés par la future PAC ( 2021), en tenant compte des 12 priorités de la « Plateforme pour une autre PAC » , que je vous invite à aller consulter en ligne…

Quand je vous parlais de « chantier » au début …


 

Emanciper le travail

Deux dimensions très différentes du TRAVAIL :

  • le fait d’être actif, de produire des biens ou des services : je fais du café, je reçois un ami, je conduis les enfants à l’école, je vends des voitures, je couvre un toit, etc. : c’est le TRAVAIL CONCRET, qui réalise quelque chose qui va servir, la production de valeurs d’usage.

Ce travail concret n’est pas toujours utile : on peut utiliser un médicament nocif, des nouvelles mensongères, du management destructeur de salariés, etc.

  • Lorsque quelqu’un ( même très actif) dit qu’il « cherche du travail », on voit bien que le mot « travail » a une seconde dimension : des parents qui conduisent leur enfant à l’école ne « travaillent » pas mais ils « travaillent » s’ils le font en tant qu’assistants maternels .

Couvrir un toit comme bénévole d’une association de restauration du patrimoine, ça n’est pas « travailler » mais ça l’est si c’est comme salarié d’une entreprise de bâtiment…

Ici, le mot « travail » prend un sens qui ne renvoie plus au caractère concret de ce que l’on fait mais aux rapports sociaux et à leur violence. C’est le TRAVAIL ABSTRAIT.

Il désigne toute activité dont le résultat bénéficie d’une reconnaissance sociale qui lui donne valeur économique.

La même activité peut ou ne pas être considérée comme du « travail ». Pour qu’elle le soit, ce n’est pas le contenu, l’utilité sociale de ce qu’elle produit qui compte, c’est sa valeur économique, évaluée en monnaie.

Et c’est cette valeur économique qui va déterminer les choix des investissements, des lieux de production, des fournisseurs et des clients, les créations et suppressions d’emploi, les salaires.

Le travail, pris au sens large de l’activité humaine de production a à voir directement avec le désir.

Ce désir, c’est cet élan profond d’existence , le conatus de Spinoza…

Or, ce désir nous est volé par le capitalisme qui l’enrôle et le met à son service.

C’est là sans doute son plus grand exploit que de nous faire prendre pour notre propre désir ce qui est en réalité le sien, c’est-à-dire la réponse à ses intérêts.

Les propriétaires du capital nous dépossèdent de la maîtrise du travail –ce qui est produit, comment, où ; par qui, pour quoi – ce qui nous ampute de l’essentiel de nous-mêmes et nous réduit à être des mineurs économiques.

Ce sont les travailleurs qui doivent décider de la production, de toute la production, quelle que soit la taille de l’entreprise. Et donc décider de l’investissement et être propriétaires de l’outil.

La distinction entre ce qui vaut et ce qui ne vaut pas et le niveau de valeur d’un bien ou d’un service relèvent de rapports de pouvoir qui déterminent des classes sociales en lutte.

La lutte de classes est un conflit irréductible parce que la production de valeur est l’occasion pour une classe dominante de s’approprier une partie du fruit du travail du reste de la société.

Cette prédation est constitutive de la valeur économique et elle est présente dans toute société, y compris dans celle que nous allons construire en nous débarrassant du capitalisme.

Faire société, c’est à la fois produire avec la nature les conditions de la vie humaine, les valeurs d’usage, et gérer la lutte de classes, la valeur économique.

Un changement technologique ( donc, le travail concret) peut modifier les conditions de la lutte de classes et, inversement, la pratique dominante de la valeur économique détermine la production des valeurs d’usage : si la famille Peugeot ou un capitaliste chinois décident de ce qui a valeur en matière de transport, de recherche technologique et d’arbitrage entre entre la route, le chemin de fer et les canaux, les choix économiques ne seront pas les mêmes que si la maîtrise de ce qui a valeur en matière de transports se démocratise.

Et en ces temps d’extrême urgence écologique et anthropologique, insister sur le caractère déterminant de la valeur économique dans la production des valeurs d’usage est d’autant plus important que le travail abstrait est plus difficile à faire comprendre que le travail concret.

L’avenir est toujours ouvert car la valeur économique, toujours au centre de la lutte de classes, est en perpétuel mouvement. Il y a des moments de relative consolidation de la pratique dominante de la valeur, et d’autres, de subversion de cette pratique. La classe ouvrière, aujourd’hui en panne, a été au XX° siècle porteuse d’une telle subversion .

« Le communisme n‘est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devrait se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent de la présupposition qui existe actuellement. » ( Marx et Engels : L’idéologie allemande)

Au XX° siècle, en France comme dans les autres pays capitalistes, les conquêtes des travailleurs organisés ont été et demeurent décisives et c’est le terme de communisme qui est adéquat pour les qualifier.

Le remplacement du mode de production capitaliste par un mode de production où les personnes sont souveraines sur le travail a commencé. Le communisme n’est pas seulement à venir, il est d’abord une réalité fruit de la lutte des classes et observable empiriquement.

La subversion révolutionnaire de la Sécurité sociale s’est opérée en France en 1946 par la construction d’un régime général à la place des innombrables caisses patronales.

Elle s’est imposée comme régime unique, au taux de cotisation interprofessionnelle unique, géré par les travailleurs. Le régime général est l’expression d’une classe – le salariat – en train de se construire comme classe pour soi, consciente de ses intérêts, dans la responsabilité économique et la capacité de changer les institutions du travail.

Ce changement s’opère alors par l’attribution d’un salaire aux parents et d’un salaire continué aux retraités, et par la création d’un appareil de production de soins échappant à la logique du capital : financement de l’investissement hospitalier par subvention grâce à la hausse du taux de cotisation, et salaire à la qualification personnelle des soignants.

Une telle mutation est bien sûr combattue férocement et pour ce faire la gestion du régime général par les travailleurs a été supprimée en 1967 et le taux de cotisation gelé depuis la fin des années 1970, tandis que l’étatisation d’un dispositif relevant au départ du commun était engagée par Juppé en 1997.

La mutation du travail inaugurée par le régime général des années 1940 aux années 1960 ne pourra reprendre sa marche en avant que si elle est actualisée et étendue progressivement à toute la production, qu’il est si urgent de libérer de la folie anthropologique et écologique du capitalisme.

Sans un « déjà-là » sur lequel s’appuyer, comment continuer la révolution du mode de production ? Une des clés de sortie de la défaite est dans la désignation comme communistes, y compris dans leur ambiguïté, de conquis concrets aussi décisifs que le régime général de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, le salaire à la qualification personnelle.

Car que fait Croizat dans le régime général ? Il fait des allocations familiales un salaire mensuel ( 225 heures d’OS de la métallurgie pour deux enfants, et ce salaire socialisé contribuera pour la moitié du salaire total dans les familles ouvrières dès 1947) : les parents ont droit au salaire.

Le fondement de la valeur est exclusivement politique et ce que la politique a fait, la politique peut le défaire. C’est ainsi que la pratique capitaliste de la valeur a notablement changé au XX° siècle du fait d’une clase ouvrière à l’offensive.

Il faut se battre contre les lecture fonctionnalistes qui font de la Sécurité sociale un moment nécessaire du capitalisme et qui nient la subversion qu’elle introduit dans la pratique capitaliste de la valeur.

La Sécurité sociale est anticapitaliste. Mais la classe dirigeante fait en permanence un énorme travail pour naturaliser la violence de ses institutions afin de contrer leur subversion par les institutions du salaire conquises au XX° siècle.

Naturaliser une réalité sociale, c’est en faire une nécessité de nature qui échappe aux rapports sociaux et donc à l’histoire. Le rôle de la science sociale est de dénaturaliser les institutions de la valeur économique, de montrer qu’elles sont historiques, que la définition et la pratique de la valeur sont également historiques. Sinon, la science est au service du pouvoir.

 Comment la violence de la pratique capitaliste de la valeur parvient-elle à se maintenir contre l’intérêt de la plupart des gens ?

Cette violence est supportée parce qu’elle est instituée. La bourgeoisie, la classe dirigeante dans le capitalisme, a mis des siècles ( entre le XIV° et le XIX° siècle) pour construire et imposer ses propres institutions de la valeur économique contre celles du féodalisme. Ces institutions majeures sont inséparables les unes des autres, elles font système. Il y en a quatre :

– le marché du travail

– la propriété lucrative

– la mesure de la valeur par le temps de travail

– le crédit

 

Le marché du travail :

Le cœur du capitalisme, c’est qu’il y a des propriétaires lucratifs de l’outil de travail et que les non-propriétaires sont réduits à se présenter sur un marché du travail comme demandeurs d’emploi.

Le travail fait donc l’objet d’un marché dans le capitalisme. Ce n’est pas vraiment le travail, d’ailleurs, c’est la force de travail : nous sommes dotés d’une capacité à produire des valeurs d’usage, à faire du travail concret et, pour que cette capacité soit associée à une production de valeur économique et soit donc l’occasion d’une évaluation monétaire de son produit, et donc d’un profit et d’un salaire, il faut qu’elle soit portée sur un marché sous la forme d’une marchandise. La force de travail est ainsi offerte sur un « marché du travail » et achetée par les propriétaires des moyens de production. Sur ce marché, les offreurs de travail deviennent en réalité des demandeurs d’emploi : ils sont mis sous tutelle puisque ce sont les propriétaires des outils de travail qui peuvent rendre effective la force de travail comme productrice de valeur.

La perversion qu’introduit le marché du travail est absolue. Nous seuls produisons la valeur économique, les propriétaires ne produisent rien, et pourtant le capitalisme nous transforme en demandeurs soumis à leur chantage.

Les travailleurs, terme actif, deviennent des employés, terme passif.

Et le service public de l’emploi n’a pas du tout comme rôle d’accompagner des travailleurs, mais de construire les personnes comme « employables » et d’alimenter le business de l’emploi : arroser les employeurs de « mesures », d’ « emplois aidés », de « subventions à l’emploi, etc.

Les capitalistes ne se présentent pas d’abord comme des employeurs mais comme des entrepreneurs  mais le fait d’être entrepreneur ne caractérise pas du tout un capitaliste. Dans toute société, on trouve des entrepreneurs capables de catalyser des collectifs de travail : on est là dans le travail concret.

Mais nous pouvons parfaitement nous passer d’employeurs : on est là dans le travail abstrait tel que le pratique le capitalisme. Il n’y a d’employeur que dans le capitalisme. Grâce à la propriété lucrative des moyens de production et au déni de leur statut de producteur dont les non-propriétaires sont victimes, un capitaliste a cette possibilité exorbitante d’être un employeur, c’est-à-dire de dire à quelqu’un ici et maintenant : « Je t’embauche, je te licencie, tu n’existes que comme demandeur d’emploi et c’est moi qui te fais naître aujourd’hui à la réalité de la valeur économique et qui demain t’en fera disparaître. »

Il y a une violence particulière dans ce droit reconnu aux propriétaires des moyens de production de décider qui va et qui ne va pas produire de la valeur économique.

Sortir du capitalisme, c’est supprimer les employeurs et le marché du travail.

On ne dénoncera jamais assez l’imposture qu’il y a à désigner comme « entreprises » les regroupements et découpages d’activités, les non-collectifs de travail que décide la logique capitaliste.

 

La propriété lucrative :

Comment peut-on supprimer les employeurs alors que les usines, les bureaux leur appartiennent ?

L’autre verrou à faire sauter, c’est cette institution décisive de la pratique capitaliste de la valeur qu’est la propriété lucrative.

Le problème n’est pas que la propriété soit individuelle ou collective, c’est qu’elle soit lucrative ou d’usage.

Le patrimoine que j’utilise moi-même ( la maison que j’habite, la voiture que je conduis, l’outil de travail que je mets en œuvre tout seul) n’est pas lucratif, mais son usage est privatif.

L’outil de travail d’un travailleur indépendant lui permet de travailler sans que ce soit de la propriété de cet outil qu’il tire un revenu : c’est son travail qui génère son revenu.

Cette propriété-là, qui est privée au sens où son usage est privatif, est légitime, nécessaire et – comme propriété d’usage exclusivement bien sûr – transmissible : un de ses enfants pourra rester propriétaire d’usage de l’outil pour continuer à l’utiliser lui-même. Tout autre est la propriété lucrative, qui n’est pas utilisée par son propriétaire, lequel en tire un revenu en louant son bien foncier ou immobilier ou en embauchant des salariés sur son outil de travail.

Evidemment, comme dans le cas du travailleur indépendant, ce n’est pas ce patrimoine qui va produire ce revenu : c’est le travail vivant, ici les salariés embauchés par le propriétaire. Mais, dans l’institution capitaliste de la propriété lucrative et du marché du travail , le travailleur qui loue sa force de travail à un propriétaire renonce à son usage.

C’est donc au propriétaire que va appartenir le bien ou service produit, qui va pouvoir être vendu plus cher que n’a été achetée la force de travail. Le propriétaire va en effet utiliser les forces de travail de sorte qu’elles produisent plus que ce qu’elles valent et empocher la différence, la plus-value, lors de la vente des marchandises : c’est ce qui nourrit le profit.

Et ce n’est pas du vol, juridiquement du moins.

Dans le capitalisme, la prédation de valeur par la classe dirigeante ne repose pas sur l’inégalité des statuts sociaux et les relations interpersonnelles comme dans le féodalisme par exemple. D’où le soin extrême avec lequel le droit de propriété a été abstrait des rapports sociaux, comme en témoigne par exemple l’évolution du droit au Royaume-Uni au XVIII° siècle.

La violence capitaliste opère entre égaux en droit qui échangent des équivalents : c’est dire l’inanité des combats pour moraliser le capitalisme au nom de l’égalité et de la justice. C’est la propriété lucrative, le marché du travail et la marchandise capitaliste qu’il faut supprimer.

 

La mesure de la valeur par le temps de travail :

Une marchandise capitaliste n’est pas simplement un produit à prix : les tomates bio du maraîcher d’une AMAP ont un prix, mais ne sont pas une marchandise capitaliste. Il faut introduire ici la 3° institution décisive du mode de production capitaliste, la mesure de la valeur par la quantité de travail .

Le fondement du profit est la différence entre la valeur des marchandises produites par la force de travail et la valeur de la marchandise force de travail. Les valeurs de ces marchandises sont mesurées par la quantité de travail socialement nécessaire pour les produire, qui pour l’essentiel se mesure par le temps.

Une marchandise capitaliste est donc un bien ou un service produit dans une obsession de productivité définie comme réduction du temps de travail vivant par unité produite. Et la force de travail elle-même est une marchandise capitaliste : afin que son prix soit le plus faible possible, les biens et services nécessaires à sa reproduction vont être produits dans une économie maximum de temps dont témoignent les pratiques de la grande distribution, une institution décisive de la reproduction de la force de travail comme marchandise, occasion de fortunes considérables.

Mais, la production de biens et de services à prix s’échangeant sur un marché de marchandises peut se révéler une forme de coordination de l’activité économique tout à fait positive dès lors que l’on a renoncé à mesurer la valeur par le temps de travail et à former les prix à un niveau microéconomique.

Supprimer les marchés reviendrait à supprimer la monnaie, ce qui est confondre capitalisme et argent, alors que l’histoire nous montre combien l’invention de la monnaie peut être libératrice de rapports de domination fondés sur la naturalisation des inégalités de statuts sociaux.

La monnaie objective les rapports sociaux et introduit une médiation qui subvertit leur naturalisation.

C’est en partie en apportant de la monnaie et non plus du bétail sur l’autel des temples que les paysans se sont affranchis de la tutelle religieuse et donc des prêtres ; c’est en partie en payant l’impôt au seigneur que les serfs se sont libérés de la relation interpersonnelle qui les liait à lui. La monnaie contribue d’évidence à la libération des femmes de la domination masculine.

 

Le crédit :

Les capitalistes conservent leur pouvoir par l’accumulation de leur capital et par l’exclusivité qu’elle leur donne dans le financement de l’investissement à crédit.

D’une part, l’appropriation privée de la plus-value pose ses détenteurs dans la situation de prêteurs … de ce qu’ils viennent de ponctionner sur le travail d’autrui.

Sur les 2 000 milliards de valeur ajoutée du PIB en France, 700 vont à des propriétaires lucratifs qui s’approprient ainsi 35% de ce nous produisons. Ils vont en investir ( seulement) 400 … tout en exigeant un large retour sur investissement ! Le crédit lucratif à l’investissement est la conséquence nécessaire de la propriété lucrative.

 

Petit rappel :

La valeur ajoutée est la différence entre la valeur finale de la production ( chiffre d’affaires) et la valeur des biens qui ont été consommés par le processus de production. Elle quantifie l’accroissement de valeur que l’entreprise apporte du fait de son activité aux biens et services intermédiaires qui proviennent de ses fournisseurs.

La distinction entre le bénéfice et la valeur ajoutée réalisée par l’entreprise est souvent mal comprise : le bénéfice est, en fait, une partie de la valeur ajoutée         ( V.A.).

Cette V.A., dans le système capitaliste, doit être redistribuée dans 3 domaines :

– les salariés ( paiement des salaires)

– les apporteurs de capitaux ( dividendes)

– les administrations ( impôt sur les bénéfices, taxes, cotisations sociales)

Le reste, la V.A. non distribuée, constitue le bénéfice, indispensable à de futurs investissements.

 

D’autre part, l’investissement net – c’est-à-dire le développement de nouveaux moyens de production pour l’avenir – , qui, lui, n’est pas financé par une part de la production annuelle, ne peut l’être que par la création monétaire qui anticipe le supplément de valeur économique que cet investissement va produire demain. Or, cette création monétaire se fait dans la société capitaliste par le biais du crédit bancaire. En effet, les banques créent la monnaie chaque fois qu’elles consentent un crédit : autrement dit, pour être reconnu comme – futur – producteur de valeur ( puisque la monnaie exprime la valeur), il faut s’endetter auprès des actionnaires des banques. La boucle est bouclée : nous sommes non seulement demandeurs d’emploi et donc soumis au chantage des propriétaires lucratifs, mais aussi en situation structurelle d’endettement vis-à-vis des actionnaires des banques et donc soumis à leur chantage au crédit.

 

Pourquoi est-ce qu’on ne se révolte pas contre ces institutions de la valeur capitaliste ?

D’abord parce qu’elles ont le droit pour elles : tout l’effort séculaire de la bourgeoisie a été de construire un droit au service de ces institutions. Tout ce qui les met en cause va donc faire l’objet d’une forte répression policière et judiciaire, comme en témoigne la criminalisation de l’action militante.

A cela s’ajoute leur intériorisation ( dès le collège …) et, plus encore, leur pratique populaire ( il suffit de voir la place de la propriété lucrative dans les revenus des ménages. Certes, cette place est considérable chez les hauts revenus, mais elle existe, y compris sous des formes socialisées comme l’épargne salariale, chez tous ceux qui cherchent un complément à des salaires ou des pensions insuffisants dans la location à autrui d’une chambre, d’un garage, d’un appartement ou d’un terrain).

Si ces institutions sont bien gardées par la violence du droit et sont intériorisées, voire pratiquées par leurs victimes, comment peut-on dire que la classe ouvrière les a subverties ?

Comme tout mode de production, et parce que la valeur économique est le lieu de la lutte des classes, le capitalisme est une contradiction au travail. En permanence, sa pratique de la valeur économique s’impose et est subvertie tout à la fois.

Prenons l’exemple des soins de santé. Ils ont été considérés comme de l’activité utile mais non productive jusque dans les années 50 et, depuis leur progrès considérable à compter des années 60, ils sont l’objet d’un débat acharné sur leur qualité de travail producteur de valeur économique. Pourquoi ?

Parce qu’ils sont assurés en minorité par des employés d’entreprises capitalistes ( et donc alors considérés comme productifs puisqu’ils répondent aux canons de la pratique capitaliste de la valeur), mais en majorité par des fonctionnaires ou des libéraux conventionnés de secteur1 : pour des capitalistes, ils sont tenus pour improductifs puisqu’ils échappent aux quatre institutions capitalistes de la valeur et affirment des institutions salariales.

Le débat se pose dans les termes suivants : les soins sont-ils une dépense ou une production ?

Constituent-ils une dépense pour des activités utiles mais non productives, par ponction sur « la valeur » à travers la cotisation, qui serait alors un « prélèvement obligatoire » sur le salaire-prix de la force de travail et le profit ?

Ou sont-ils la production d’une valeur anticapitaliste reconnue par une cotisation, considérée alors comme un salaire socialisé alternatif au prix de la force de travail et au profit ?

Contre l’emploi des employés de la Générale de Santé ou de Vitalia, le salaire à vie des fonctionnaires de l’hôpital public ou le tarif du secteur1 sont-ils une matrice légitime pour transformer une activité ( dépensière de valeur) en travail ( productif de valeur) ?

Emploi contre salaire à vie, production ou non de marchandises capitalistes, nous sommes ici au cœur de la lutte des classes. Une lutte des classes évidemment niée par tous les tenants de « la valeur », tous ceux qui naturalisent la pratique capitaliste de la valeur.

La qualification :

L’opposition entre un employé et un fonctionnaire vient de ce que l’emploi – de l’infirmière de la clinique Vitalia – qualifie un poste de travail et ne supprime donc pas le marché du travail, alors que le salaire à vie – de l’infirmière fonctionnaire à l’hôpital public – qualifie la personne et supprime le marché du travail.

La qualification n’est pas la certification. Etre qualifié, ça n’est pas avoir un diplôme, sauf à confondre valeur d’usage et valeur économique, travail concret et travail abstrait. Le diplôme renvoie à mon activité, à mon travail concret : le diplôme de boucher, de mécanicien ou de comptable atteste que je sais faire tel travail concret, produire telle valeur d’usage. La qualification renvoie, elle, au travail abstrait, à la production de valeur économique attribuée à mon poste de travail, si je suis dans l’emploi ou à ma personne si je suis dans une situation de salaire à vie comme fonctionnaire.

Aussi bien, la mesure de la qualification est-elle parfaitement abstraite : mon poste est à l’indice 425, mon grade est cadre B, 6° échelon, ce qui mesure une contribution estimée à la production de valeur économique et donc un salaire.

Dire de quelqu’un qu’il est qualifié ( ou dire d’un poste de travail qu’il est qualifié) ne veut donc pas dire qu’il a fait de grandes études ou qu’il a un savoir-faire tout-à-fait exceptionnel, cela ne renvoie pas à la méritocratie scolaire. C’est dire que cette personne ( ou ce poste) contribue à tel niveau de production de valeur économique selon une hiérarchie des qualifications établie par délibération lors de la négociation de la convention collective ou du statut.

La qualification est anticapitaliste parce qu’elle subvertit le salaire comme prix de la force de travail.

Le salaire, s’il est le prix de la force de travail établi sur le marché du travail, paie la force de travail selon son coût de production.

Comme dans le capitalisme, c’est la quantité de travail qui fonde la valeur des marchandises, le prix de la force de travail est le prix des biens et des services qui sont consommés par le travailleur pour reproduire sa force de travail : la consommation de nourriture, de logement, de culture, d’éducation, de formation professionnelle, de loisirs, de transport, etc., bref tout ce qui fait que de la force de travail se présente sur le marché.

Ce salaire comme prix de la force de travail, c’est la forme pure du salaire capitaliste.

C’est évidemment une institution de l’oppression capitaliste puisqu’elle nous pose comme des mineurs économiques. Nous n’avons pas droit à la propriété et à la décision en matière de travail et nous sommes réduits aux besoins que reconnaît le salaire comme « pouvoir d’achat »

Nous sommes payés comme porteurs de besoins et non pas comme producteurs de valeur : à l’évidence, un tel salaire est un instrument d’aliénation et d’exploitation.

Qualifier les postes de travail dans une convention collective, c’est commencer à s’émanciper de la définition du salaire comme prix de la force de travail.

Mais, cela dit, tant que c’est le poste qui est qualifié, les personnes sont niées comme les seules productrices de la valeur, et toutes les cartes sont dans les mains du propriétaire du poste. C’est lui qui va décider s’il recrute sur ce poste , et d’abord où il crée ce poste, pour quoi faire. Et l’emploi exprime bien la domination du propriétaire sur le non-propriétaire sur le marché du travail, puisque c’est le poste qui va être payé.

Le refus de qualification du producteur lui-même est le côté pile de la pièce capitaliste, la propriété lucrative des entreprises en étant le côté face. Ce n’est jamais le travailleur qui est payé, ce qui est payé, c’est son poste et, s’il n’a pas de poste, il est au chômage. Le marché du travail est bien une dimension essentielle de l’emploi et, s’il y a du chômage, c’est parce qu’il y a de l’emploi.

L’emploi est à l’origine du chômage, puisque, dès lors qu’on qualifie un poste et non pas une personne, toute personne sans poste va être chômeuse. Alors que si l’on qualifie les personnes, on leur attribue un salaire à vie . On reconnaît que c’est la personne qui est en capacité de produire de la valeur économique, et non pas le poste de travail.

Et qu’elle ait ou non un poste de travail, elle va être payée.

La solution au scandale du chômage, c’est le salaire à vie et la copropriété d’usage des entreprises par les travailleurs : ces institutions sont, elles, le côté pile et le côté face de la pièce salariale.

Il faut proposer à tous les salariés d’être, comme le sont en partie les fonctionnaires, libérés de l’emploi par un salaire à vie financé par une mutualisation de la valeur ajoutée à l’échelle de toute la société.


 

@Vaincre Macron ( Bernard Friot , 2017)

 

Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale sont une période révolutionnaire, c’est-à-dire un moment où le mode de production est mis en cause : ce qui se joue, ce n’est pas la répartition de ce qui est produit, mais la production elle-même et ses deux institutions essentielles, le régime de propriété de l’outil de travail et le statut du producteur.

Le Marché commun puis l’Union européenne vont être mis en place pour restaure le mode de production capitaliste, que les institutions révolutionnaires créées après 1945 ont subverti. (…)

La réponse offensive à une contre-révolution capitaliste ne peut être que la poursuite délibérée de la révolution communiste du travail : copropriété d’usage des entreprises par les salariés et pour cela subvention de l’investissement ( mort au crédit NDLR ) et salaire à vie. (…)

Vaincre Macron repose donc sur la capacité de transformer un refus populaire désarmé en adhésion à une pratique de changement de la production, de la recherche, de l’entreprise et du travail qui les sortira de l’ornière capitaliste, parce qu’elle fera des travailleurs eux-mêmes les décideurs de ce qui est produit : où, comment, par qui, avec quel financement, avec quelle place pour nos activités dans la division internationale du travail.

Il n’y a pas besoin d’aller chercher cette pratique dans l’utopie, il faut généraliser et radicaliser ce qui est déjà-là : la copropriété d’usage de l’outil de travail par les intéressés sans soumission à des propriétaires lucratifs ; le salaire à vie ( déjà effectif pour 18 millions de travailleurs en France, plus d’un tiers des actifs , NDLR) qui, en libérant les personnes des aléas d’une rémunération liée à l’emploi ou au bénéfice, leur permet de prendre des initiatives et d’intervenir efficacement dans les décisions économiques ; la subvention de l’investissement ainsi débarrassé du chantage des prêteurs. (…)

Pour battre Macron, il faut jouer sur le terrain de l’affrontement, pas à côté. Et ce terrain n’est pas l’argent, c’est le travail ; ce n’est pas la répartition de la richesse, c’est sa production. La classe dirigeante ne tire sa puissance que de la maîtrise du travail, et son obsession est de garder cette maîtrise : décider ce qui constitue du travail dans le champ immense des activités, décider des postes de travail, de leur localisation, de leur objet, de leurs titulaires et de leur rémunération. Sans cette maîtrise, la capacité de la classe dirigeante de ponctionner le profit est nulle. Il n’y a pas de puissance sur l’argent sans puissance sur le travail. (…)

L’idée d’une « naissance de la Sécurité sociale dans les circonstances favorables de la Libération » fait partie des évidences ressassées dont se nourrit la stratégie perdante du conflit de répartition. Mais c’est une contre-vérité : la Sécurité sociale ne nait pas en 1945 et ce qui est créé à sa place en 1946, l’est de façon extrêmement conflictuelle.

Loin de naître à la Libération, la Sécurité sociale existe avant 1945 sous la forme d’un fouillis institutionnel abondant. Les prestations les plus importantes ( plus de la moitié du total) sont les allocations familiales, obligatoires dans la fonction publique depuis 1917 et , depuis 1932, dans le privé, où elles sont gérées par les seuls patrons, etc.

Ce qu’ont fait les révolutionnaires de 1946, c’est commencer à transformer ce fouillis largement patronal en un régime général avec 3 caractéristiques majeures :

– caisse unique pour l’ensemble famille, santé, vieillesse, accidents du travail et maladies professionnelles

– financées par un taux unique interprofessionnel de cotisation

– gérée par les travailleurs eux-mêmes.

 

Dès 1944, à l’Assemblée consultative, les dimensions communistes du programme font l’objet d’un refus acharné des gaullistes, de la SFIO, du MRP, bref, des partis de gouvernement. (…)

Quant au patronat, loin d’être déconsidéré pour fait de collaboration, comme le veut la saga, il est puissamment soutenu par les ministres non communistes, qui font respecter l’interdiction de négocier les salaires, à l’œuvre depuis 1938. ( …)

On observe dans cette affaire une grande continuité entre les gouvernements du Front populaire, de Vichy et de la Libération…

Les dispositions de 1946, organisant l’extension du régime général aux non-salariés, ce qui était crucial à l’époque compte tenu du poids des travailleurs indépendants, sont abrogées en juillet 1947, dès l’éviction des ministres communistes. (…)

La caisse unique et le taux interprofessionnel unique marginalisent, voire suppriment, le pouvoir d’initiative des employeurs, toujours prégnant dans des régimes de branche ou d’entreprise, y compris quand ils sont négociés avec des organisations syndicales. (…)

L’unicité des taux et des caisses permet au contraire aux administrateurs salariés d’affirmer leur autonomie et de mener leur politique selon leur agenda.

En même temps, elle constitue le salariat comme acteur unifié, alors que la multiplicité des taux et des caisses donne toute latitude au patronat pour le diviser : tout comme la diversité des conventions collectives, la diversité des taux de cotisation génère de la sous-traitance qui détruit les collectifs de travail et instaure le dumping social.

Sur le 2° front, celui de la nature de la cotisation, le patronat va s’appuyer sur le gouvernement et jouer sur la division syndicale pour s’opposer à la cotisation comme salaire au bénéfice de la cotisation comme revenu différé. Il obtient des gouvernements successifs que, sur l’ensemble de la décennie de 1950, le taux de cotisation au régime général n’augmente pas. Contre la CGT qui demande la suppression du plafond et la hausse des pensions du régime général, construites comme la continuation du salaire, il met en place , avec FO et la CGC, un régime complémentaire de retraite ( l’ARRCO).

Comme l’AGIRC, ce régime est paritaire ( donc avec prépondérance du patronat, NDLR) et surtout repose sur une logique de revenu différé et non pas de salaire continué : alors que le régime général, comme celui des fonctionnaires, est construit comme la prolongation des meilleurs salaires de l’intéressé et commence ainsi à instituer le salaire à vie comme alternative au marché du travail, l’ARRCO-AGIRC affirme au contraire la logique d’emploi en faisant des pensions la contrepartie des cotisations de toute la carrière. (…)

Enfin, sur le 3° front de lutte de classes, il s’agit pour la CGT d’imposer la cotisation contre l’impôt, gage de la collecte d’une part suffisante de la valeur ajoutée.( …)

Contre la CGT qui, en permanence, rappelle le caractère privé de la Sécurité sociale          ( c’est aux salariés eux-mêmes de s’en occuper et non à l’Etat, NDLR) et soutient la collecte des cotisations par les caisses, la tutelle étatique sur l’assurance maladie est affirmée par Rocard , avec la CSG en 1990 puis par Juppé en 1997.

La gestion ouvrière est en effet la troisième nouveauté radicale qu’introduit le régime général dans la Sécurité sociale.

D’un point de vue de classe, que les travailleurs puissent gérer eux-mêmes une part aussi décisive de la valeur économique ( l’équivalent du budget de l’Etat, au début des années 60) est un enjeu si considérable que c’est contre lui que va s’acharner la classe dirigeante. (…)

On ne peut qu’admirer la mobilisation qui a pu imposer , pendant 15 ans, la gestion ouvrière du régime et, jusqu’à aujourd’hui un régime unifié à taux de cotisation interprofessionnelle qui représente, en 2014, 313 des 690 milliards de prestations sociales. (…)

Quand on mesure la conquête populaire durable que représente le régime général, on devient attentif à d’autres institutions salariales dont le caractère émancipateur est sous-estimé, quand il n’est pas mué en son contraire. Je pense au contrat de travail et au salaire, dont il est urgent et nécessaire de réévaluer le caractère anticapitaliste, eux que le discours académique dominant, mais aussi hélas un certain discours militant associent au contraire au capitalisme.

A en croire ce discours, la cause est entendue : le contrat de travail, c’est la subordination et le salaire c’est l’exploitation. Alors qu’en réalité, ce sont des conquêtes considérables, elles aussi en permanence contestées par la classe dirigeante.

Au 19° siècle, comment le travail est-il défini dans le capitalisme ?

Du point de vue du capital, est considéré comme « travail », et donc productive, toute activité qui met en valeur du capital, qui alimente la propriété lucrative. Autant cette dernière est instituée, autant le travail ne l’est pas. Les travailleurs ne sont pas reconnus pour leur contribution à la production, le monopole de la bourgeoisie capitaliste sur le travail s’exprime dans l’invisibilité des travailleurs comme producteurs de valeur.

( Des étudiants interrogés en 2015 répondaient 5% quand on leur demandait quel pourcentage les ouvriers représentaient en France de nos jours, alors que les statistiques de l’INSEE donnaient 30% … Invisibilité de 25% de la population …, NDLR )

Les travailleurs sont déniés comme producteurs et considérés comme des êtres de besoin, des mineurs économiques n’ayant droit qu’à du pouvoir d’achat . (…)

Le code du travail impose aux propriétaires lucratifs donneurs d’ordre, patrons, fournisseurs, clients ou prêteurs d’être des employeurs. Ne banalisons pas ce terme. Il ne se confond pas du tout avec les termes précédents et la bourgeoisie ne l’aime guère : elle préfère « le patronat » du CNPF ou « les entreprises » du MEDEF.

L’employeur est un patron obligé de respecter les droits des salariés inscrits dans le code, une responsabilité qu’il faudra en permanence imposer. La bourgeoisie est en lutte constante contre le code du travail.

Penser que l’ubérisation est un phénomène nouveau est absurde : la bourgeoisie a toujours eu l’obsession de ponctionner une partie de la valeur créée par les travailleurs sans avoir à assumer un droit du travail dans la gestion directe de l’activité de production, droit qui lui est imposé par le code du travail avec la suppression du marchandage.

Lorsque le contrat de travail remplace un contrat de louage d’ouvrage, on assiste aux prémices d’une institution anticapitaliste du travail.

Anticapitaliste au sens où elle rend possible, dans des droits qui s’imposent à des employeurs, la reconnaissance des travailleurs comme producteurs, c’est-à-dire comme contributeurs à la production de valeur économique et donc comme légitimes à revendiquer d’en avoir la maîtrise , en contradiction avec le monopole de la bourgeoisie. Car, en même temps que le contrat de travail intègre les indépendants et les ouvriers dans l’ensemble plus vaste des travailleurs sous la dépendance économique d’un même employeur, qu’ils soient employés ou cadres, il pose ces travailleurs comme des salariés.

Le contrat de travail est en effet l’occasion de changer le sens de la rémunération : elle n’est plus le prix de la force de travail des mineurs économiques reconnus seulement pour leurs besoins, mais le salaire de travailleurs reconnus pour la qualification de leur poste.

C’est le salaire, indissociable de la qualification, qui est au cœur de l’institution anticapitaliste du travail.

La qualification est une conquête décisive du mouvement ouvrier, qui distingue le salaire de n’importe quelle autre ressource économique.

L’invention anticapitaliste de la qualification est une construction liée aux conventions collectives, initiées en 1919, relancées avec les occupations d’usines de 1936, et finalement instituées dans la loi de février1950.

La qualification est souvent confondue avec la certification. Cette confusion est significative de la minorité économique dans laquelle la bourgeoisie tente de tenir les travailleurs en les posant comme des êtres de besoin produisant des valeurs d’usage et ayant droit à du pouvoir d’achat, et non pas comme des producteurs de valeur devant être reconnus comme tels.

Quelques rappels :

L’ « activité » est la notion la plus large : nous passons l’essentiel de notre vie éveillée à faire des objets ou à rendre des services qui sont autant de valeurs d’usage, de richesses. C’est le travail concret.

Le travail abstrait, ce qu’on désigne comme « travail » quand on dit « je cherche du travail » ( alors qu’on est par ailleurs très actif), est une notion plus étroite : c’est la part de l’activité considérée comme produisant non seulement des valeurs d’usage, mais aussi de la valeur économique. Le mot « production », au sens du produit intérieur brut ( le PIB), renvoie au travail abstrait. (…)

L’insolent capitalisme des GAFAM montre que la « révolution » du travail concret peut confirmer le mode de production dominant et rendre plus difficile la seule révolution qui importe en ces temps où le capitalisme porte en lui une catastrophe écologique et anthropologique : la révolution du travail abstrait, celle des rapports sociaux de production, celle de la valeur.

Le fondement du travail est, et n’est que, politique.

Car ce qui vaut, ce qui est « travail » dans l’activité, est une convention décidée par les rapports sociaux.

L’activité « conduire des enfants à l’école » n’a pas de valeur économique si elle est faite par les parents, qui sont réputés ne pas produire de valeur à cette occasion, mais en a une si elle est faite par une assistante maternelle. C’est pourtant le même travail concret, qui est ou n’est pas du travail, selon l’institution dans laquelle il s’inscrit : ici l’emploi ou l’auto-entreprise, considérés comme institutions légitimes pour transformer une activité en travail. Le travail concret ne détermine pas ce qu’il en est du travail, ce n’est pas le contenu de l’activité qui fonde le fait qu’il y a travail productif (abstrait) ou non.

N’importe quelle activité peut être ou ne pas être validée socialement comme travail.

Et ce qui valide, ce n’est rien moins que la lutte des classes.

Pourquoi rapporter le champ du travail à la lutte des classes ? Parce que la définition de ce qui vaut, dans tout ce que nous faisons, est l’objet d’un conflit irréductible : ceux qui décident ce qui, dans l’activité, a de la valeur et est donc du travail, ont le pouvoir sur la production.

Ce sont eux qui ont le pouvoir de décider qui produit, ce qui est produit, où, comment.

Ils s’appuient pour cela sur les institutions de la valeur économique, essentiellement le régime de propriété de l’outil de travail et le statut du producteur. C’est un pouvoir décisif, qui caractérise la classe dirigeante et suscite, contradictoirement, la – lente et difficile – constitution d’une classe révolutionnaire.

Par révolution, on entendra donc le changement du mode de production, c’est-à-dire des institutions de la valeur économique.

Jadis, face à l’aristocratie féodale, la bourgeoisie s’est constituée en classe révolutionnaire et a réussi à changer le mode de production en changeant le régime de propriété, passé de la propriété aristocratique à la propriété lucrative, et le statut du producteur, passé du servage au travailleur libre sur un marché.

Depuis plus d’un siècle, le passage du mode de production capitaliste au mode de production communiste est à l’ordre du jour.

L’enjeu est l’institution communiste du travail, c’est-à-dire la création, dans les faits, et la légitimation, dans les représentations et dans la loi, d’un autre statut du producteur et d’un autre régime de propriété de l’outil de travail qui assurent la souveraineté populaire sur la valeur, sur la définition et sur la pratique de ce qui vaut.

Ce processus révolutionnaire est long , avec des temps forts et des temps souterrains.

( la fameuse taupe ou le travail du négatif ?  NDLR)

Un de ces temps forts est l’invention de la qualification, décisive du point de vue du changement de mode de production.  (…)

La qualification, cœur de la convention collective, a été construite comme fondement du salaire par attribution à chaque poste de travail d’un niveau de contribution à la production de valeur, selon des critères comme l’importance du poste dans le procès de travail et sa sécurité, les responsabilités, l’ancienneté et le diplôme éventuellement souhaités, la pénibilité.

Les postes sont classés par niveau dans une hiérarchie des qualifications et à chaque niveau de qualification correspond un niveau de salaire. Ainsi, ce n’est pas pour qu’il puisse satisfaire des besoins et continuer à produire des valeurs d’usage que le travailleur est rémunéré : le salaire à la qualification fait du poste de travail, inclus dans une grille de qualifications, le support d’un salaire qui reconnaît non pas des besoins, mais la contribution à la production, et qui s’ impose à des employeurs qui, en permanence, tenteront de s’y dérober. Pourquoi ?

En refusant la qualification, la bourgeoisie refuse non pas d’abord de payer, mais de s’exposer à la mise en cause de son monopole sur la production de valeur. On n’attaque pas le capital « au portefeuille », comme le veut malheureusement l’expression populaire. Et jamais une « bonne fiscalité » ou une hausse de la rémunération ne peut venir à bout du capital. On attaque le capital par une institution du travail qui, d’une part, pose le travailleur dans l’ordre de la valeur, et non pas dans celui de la valeur d’usage : et qui, d’autre part, l’y pose sur un mode anticapitaliste, c’est-à-dire en conflit ouvert avec la pratique capitaliste de la valeur économique : par exemple ( décisif, car c’est un des enjeux les plus aigus aujourd’hui de la lutte des classes), avec un salaire à vie et non pas avec la sécurisation de son parcours professionnel.

Dès lors qu’ils ne sont plus niés comme producteurs, qu’au contraire même ils sont reconnus comme tels par une qualification qui atteste qu’ils contribuent à produire la valeur économique, alors les travailleurs sont en mesure de prétendre à la maîtrise de la valeur. (…)

Le régime général dénoue le salaire de l’emploi et en fait un salaire lié à la personne, qu’il s’agisse du salaire continué des retraités (opposé au revenu différé des régimes à base de comptes individuels) ou du salaire à vie des soignants fonctionnaires hospitaliers ou libéraux conventionnés.

S’agissant des libéraux de santé, c’est bien de salaire à vie qu’il faut parler : un professionnel qui passe convention avec la caisse de maladie qui collecte et distribue du salaire socialisé est assuré de sa patientèle dès l’ouverture de son cabinet et jusqu’à la fin de son exercice.

Les fonctionnaires, eux, sont payés pour leur grade, pas pour leur poste, et c’est pour cette raison qu’ils ne connaissent pas le chômage. Le grade, qui exprime la qualification, est attaché à la personne du fonctionnaire. C’est pourquoi le salaire à la qualification personnelle ne cesse pas avec la fin du service : depuis sa mise en place en 1853, la pension est la « poursuite du traitement », calculée sur la base du dernier salaire.

Les salariés des entreprises publiques ( EDF-GDF, SNCF, RATP …) sont dans une situation analogue.

Moins manifeste parce que le chômage reste possible dans ces secteurs, le salaire à vie gagne les salariés de branches comme la banque, la chimie ou la métallurgie, dans lesquelles le rapport de force a permis d’imposer un droit à carrière sans régression du salaire.

Faisons le compte : si l’on ajoute aux 5 ,5 millions de fonctionnaires la moitié des retraités qui ont une pension proche de leur salaire ( soit environ 7 millions) , les libéraux de santé, les salariés à statut et ceux des branches avec droit à carrière, c’est environ 17 millions de personnes, le tiers des plus de 18 ans, qui ont aujourd’hui, peu ou prou, un salaire à vie, fondé sur une qualification personnelle. (…)

Comme l’a posé Marx, le communisme est le mouvement par lequel nos sociétés sortent du mode de production capitaliste pour en adopter un autre.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Son contenu se définit par l’observation des institutions du travail qui ont été imposées par les travailleurs organisés contre celles du capital : la copropriété d’usage de l’outil de travail par les travailleurs, copropriété rendue à la fois possible par la subvention de l’investissement – et donc par l’instauration d’une cotisation économique gérée par les travailleurs – et effective par un statut politique du producteur titulaire d’un salaire à vie à la qualification personnelle, garant, avec la propriété d’usage de l’outil, de l’effectivité de son droit de décider aussi bien sur son lieu de travail que dans les institutions de coordination de la production.

Le tout repose sur une vaste socialisation salariale de la valeur par croissance des impôts et cotisations dédiées au salaire à vie et à la subvention de l’investissement.

Cette définition empirique du communisme déjà-là appelle une désignation de la classe porteuse de ce mouvement révolutionnaire qui émancipe le travail en le sortant de son carcan capitaliste. Cette classe a été et s’est désignée elle-même jusqu’ici comme « classe ouvrière ». je propose de la désigner comme « salariat ». (…)

Ce qui caractérise l’histoire de l’émancipation, c’est qu’elle est volée : pas seulement omise mais travestie en son contraire. C’est pour cela qu’assumer le salaire en définissant la classe révolutionnaire par le salariat est décisif. (…)

 

Quatre institutions communistes du travail en progrès très net :

– la socialisation salariale de la valeur : les « prélèvements obligatoires », passés de 34 à 45% du PIB entre 1965 et 2015 et la « dépense publique », plus de 57% du PIB en 2014.

– le salaire à vie à la qualification personnelle : 500 000 fonctionnaires en 1946, le tiers des plus de 18 ans maintenant.

– la subvention de l’investissement : par les cotisations et les impôts plutôt que par le crédit …

– la copropriété d’usage de l’outil de travail : la reconnaissance du travailleur comme producteur de valeur économique.

Le régime général de Sécurité sociale  est, à sa naissance, d’abord consacré aux allocations familiales. (…)

En 1946, le salaire d’une famille de 3 enfants ( la moyenne des familles populaires) est, pour plus de la moitié, fait des allocations familiales , et donc déconnecté de l’emploi.

Ce salaire socialisé reconnaît ainsi comme travail productif l’éducation des enfants par leurs parents, qui pour produire de la valeur se passent d’employeurs et d’actionnaires.

Il en va de même pour les retraités. Là encore, le régime général est l’occasion d’une valorisation de travail des retraités qui sort le travail du carcan du capital en faisant de la pension un salaire continué contre la forme capitaliste de pension, le revenu différé.

Dans l’AGIRC ( complémentaire de retraite), les cotisations de toute la carrière, transcrites en points, s’accumulent dans un compte individuel dont la somme décide du montant de la pension.

En 1961, c’est sur ce modèle, et contre la revendication de la CGT d’un déplafonnement du régime général afin d’éviter les régimes complémentaires, que le patronat crée également l’ARRCO, qui s’adresse à tous les salariés du privé. L’ARRCO-AGIRC fonde le droit à pension sur le principe « nous avons cotisé, nous avons droit » : comme dans la capitalisation, la pension est alors un revenu différé fondé sur les cotisations de la carrière.

Bien qu’en répartition, la cotisation fondatrice du salaire différé ne change pas la nature capitaliste de la pension, puisque ce salaire différé repose sur le postulat que l’on ne produit de valeur économique que dans l’emploi et que, hors emploi, on n’est fondé à recevoir que la part de son salaire qu’on n’a pas consommé quand on était productif et qui est affectée à la solidarité intergénérationnelle avec des retraités improductifs.

C’est le discours capitaliste sur le travail, qui identifie la production à l’activité menée sous la subordination à un employeur propriétaire de l’outil de travail, en vue de la mise en valeur d’un capital.

Or, c’est précisément pour affirmer, contre le principe d’un tel revenu différé d’inactifs, une pension instituée en salaire et reconnaissant la qualification en actes des retraités, que le PC et la CGT ont construit, en 1946, le régime général et le régime de salariés à statut comme celui d’EDF-GDF, sur le modèle du régime de pension des fonctionnaires.

Ces régimes assurent le droit au salaire continué avec comme mots-clés : salaire de référence et taux de remplacement. En fondant le droit à pension sur un taux de remplacement de 75% du meilleur salaire brut ( soit 100% du net) pour une carrière complète, ils ont commencé à mettre en place un droit au salaire à vie, revendiqué à 55 ans, c’est-à-dire un droit à être reconnu comme producteur sans avoir à passer par le marché du travail.

La pension, dans une telle configuration, n’est pas un droit au loisir après le travail , mais un droit à un travail enfin libéré des aléas du marché du travail ou de celui des biens et services.

Comme le salaire déconnecté de l’emploi affecté aux parents ( allocations familiales), la conquête de la pension comme salaire à vie initie le changement de ce qui est considéré comme travail productif de valeur. Pour avoir un salaire, ce qui signifie que l’on produit de la valeur économique, il n’est plus nécessaire, à partir d’un certain âge, de passer par le marché du travail ou par celui des produits, et donc de se soumettre à des marchés sur lesquels le travailleur n’a pas prise.

Le travail n’est plus identifié à l’emploi ou à la petite production marchande, les retraités produisent de la valeur sans clients ni employeurs.

Bien sûr, la monnaie de la pension vient de la sphère marchande, comme l’impôt qui paie les fonctionnaires, mais elle représente la reconnaissance de la valeur non marchande produite par les retraités.

Les producteurs de marchandises ont accès à la production non marchande, et les producteurs de non-marchand ont symétriquement accès aux marchandises, cela exprime la complémentarité de deux types de production interdépendants.

Les actifs du marchand ne « financent » ni plus ni moins les actifs du non-marchand que les producteurs de chaussures ne financent les producteurs de cuir. Si mon salaire me permet de payer un vélo, je n’en conclus pas qu’en achetant ce vélo, je fais vivre un improductif : je reconnais la valeur qu’il produit.

De même, si mon salaire, par la cotisation maladie qu’il contient, me permet d’accéder à des soins, ma cotisation n’est pas l’entretien d’un improductif, c’est la reconnaissance de la valeur qu’il crée et à laquelle j’accède non par un prix, mais par une cotisation.

La pension de retraite est donc un enjeu de lutte de classes entre, d’une part, une classe dirigeante arcboutée sur le revenu différé de l’ARRCO-AGIRC, qui enferme le travail dans l’emploi et, d’autre part, une classe révolutionnaire qui, en instituant le salaire continué du régime général, commence à sortir le travail du carcan de l’emploi en reconnaissant les personnes comme productrices de valeur, par la qualification personnelle. (…)

Avec le régime général, cette révolution du travail ne se limite pas au statut du producteur, libéré par le salaire à vie, tant de l’exploitation sans limites du travail indépendant ou sous-traitant que du chantage à l’emploi.

En effet, l’autre institution décisive d’un mode de production, le régime de propriété de l’outil de travail, connaît elle aussi une révolution. Car le régime général de sécurité sociale est géré par les travailleurs eux-mêmes, qui s’approprient par la cotisation une part suffisante de la valeur ( l’équivalent du budget de l’Etat quand de Gaulle met fin à la gestion par les travailleurs), pour l’affecter à une production sans capital.

A l’exception du médicament qui reste sous le joug du capital – non sans graves dommages pour la qualité de la production de santé – , cette production est assurée par des fonctionnaires dont l’outil est financé non par le crédit capitaliste, mais par une subvention de l’assurance maladie, ou par des libéraux dont l’outil de travail est interdit au capital.

A la même époque de la formidable mutation de l’appareil de santé grâce à un investissement massif sans capital ( créations des CHU dans les années 60), l’Education nationale construit un collège ou un lycée par jour pendant les 10 années 1965-1975, là aussi sans appel décisif au capital.

Nous pouvons donc parler des prémices d’une production communiste de la santé ou de l’éducation : salaire à vie des producteurs ( y compris comme travailleurs indépendants) ; subvention de l’investissement grâce à la gestion par les travailleurs eux-mêmes de la socialisation de la valeur par la cotisation ou l’impôt ; copropriété d’usage de l’outil de travail avec délibération collective sur ce qui est produit.

C’est dire l’incontestable réussite du régime général comme outil de classe, autrement dit comme institution permettant, à grande échelle, une production de valeur antagoniste de la production capitaliste, et donc la constitution d’une classe pouvant prétendre à la direction de l’économie contre sa direction par la bourgeoisie.

On comprend que ces prémices d’un mode communiste de production soient depuis 70 ans l’objet d’une haine de classe de la bourgeoisie et de ses soutiens.

Contre le vol de l’histoire populaire, sa restitution comme histoire révolutionnaire est une urgence pour que la dynamique aujourd’hui perdue puisse être retrouvée.

Pin It on Pinterest